Roger Druine, un Cambrésien constructeur aéronautique

En 1936, on parle beaucoup à Cambrai de Roger DRUINE, un petit jeune homme très attachant âgé de 15 ans qui est parvenu à construire son propre avion. Grâce aux articles de presse de l’époque, à l’aimable collaboration de son fils Eric DRUINE, de Madame Michel BACQUET, du Major TANTY et des mairies de Cambrai et Pont-Sainte-Maxence, nous sommes parvenus à reconstituer sa vie pour le moins extraordinaire et pourtant bien oubliée de nos jours…

Roger Druine, 18 ans s’engage dans l’Armée de l’Air.
(Source : Cambrésis Terre d’Histoire n° 55)

Roger Arthur Aimé Druine est né le 22 août 1921 à sept heures du matin, au n°4 de la rue de la République à Pont-Sainte-Maxence (Oise), de l’union d’Arthur Druine, 33 ans (sujet belge) électricien de profession et de Louise Simeon (son épouse).
Vers 1929, ils quittèrent cette ville pour s’installer à Cambrai.
En 1936, Roger reste avec ses parents route du Cateau, dans la Cité du Nouveau-Monde et travaille dans un garage, économisant, sou par sou ses pourboires pour s’acheter du matériel. En effet, le jeune homme s’intéressa d’abord aux modèles, puis de plus en plus conquis aux choses de l’air, il conçut de confectionner un avion de son propre chef.
Fort adroit de ses mains, enthousiaste bien que fort simple, visité par la passion et la foi, il se mit à l’œuvre. On était à l’époque du «pou du ciel» (le célèbre petit modèle HM14 d’Henri Mignet qui avait défrayé la chronique lors du 14ème Salon de l’Aéronautique), mais Roger Druine voyait déjà plus grand, il voulait réaliser un biplan.
Il débuta par le fuselage qu’il édifia chez lui. Puis, manquant de place, il obtint du maire de Cambrai Gustave Deltour l’autorisation de s’installer dans un coin du camp de vacances de la route du Cateau pour y poursuivre son ouvrage. Patiemment, au fur et à mesure de ses modestes moyens, il achète chaque planche, chaque bout de bois ou panneau de contreplaqué… Pour réaliser la voilure de son biplan, il eut recours à l’Ecole Pratique et aux conseils de son directeur qui le laissa utiliser un outillage qui lui faisait défaut personnellement. L’époque n’est guère rose pour lui, en effet : son père électricien, est chômeur.

Après huit mois d’un travail difficile, le premier avion de Roger (le RD 1) est presque prêt : il s’agit d’un biplan monoplace d’une envergure de 6,20 m, d’une longueur de 5,20 m, d’une surface portante de 11 m2 ½, d’un poids à vide de 160 kg et en vol de 240 kg. Mais, comme notre amateur achève de fignoler la cellule de son avion, il n’a plus un centime pour acheter un moteur !

Carte postale de la construction du RD 1 sans son moteur
(Source : Cambrésis Terre d’Histoire n° 55)

Montage final des voilures du RD 1
(Source : Cambrésis Terre d’Histoire n° 55)

 

Le 16 juin 1938, le journal «l’Indépendant de Cambrai» raconte cette extraordinaire aventure et conclut l’article de la façon suivante : «Espérons pour lui qu’un mécène s’intéressera à la réalisation pleine de promesses du jeune cambrésien et lui évitera une trop longue attente».
La municipalité de Cambrai, touchée par ses efforts lui prêta la salle des cérémonies de l’Hôtel de ville pour montrer son joli biplan rouge et blanc, le 14 juillet 1938. Une exposition avec entrée payante est organisée avec le concours du M.A.C.C. de Cambrai-Niergnies. C’est un succès et pourtant il n’y a pas assez d’argent. Georges Watripont et le fidèle Langelin organisent alors une petite fête aéronautique sur le terrain de Niergnies avec la participation de l’U.A.C. Cette fête est gratuite mais une quête est faite pour le fameux moteur. Roger bénéficie aussi de l’aide du nouveau sous-préfet de Cambrai, M. Pelletier 25 ans (le plus jeune sous-préfet de France), «un mordu d’aviation souvent au terrain de Niergnies, très affable et qui sait se faire aimer de tous» … (Il aura par la suite une prestigieuse carrière : préfet de police à Paris, ambassadeur de France à Monaco et sous-secrétaire d’état à l’Intérieur).
L’argent recueilli de part et d’autre permettra l’achat du moteur, un Poinsard 25 CV, que Roger acquiert en 1939 avec les 2000 francs laissés en quelques jours… Notons que parallèlement à cette construction, Roger est aussi inscrit à la Section d’Aviation Populaire de Cambrai, et malgré son jeune âge, pilote en double-commande avec M. Jean François, chef pilote à l’U.A.C.

Roger Druine devant son avion le RD 1 avec son moteur Poinsard 25 CV
(Source : Cambrésis Terre d’Histoire n° 55)

Le 10 novembre 1938, il décroche son brevet du 1er degré et le 4 avril 1939 son 2nd degré. Il peut ainsi «voler avec ses propres ailes».
Au cours du tout premier essai du RD1 effectué par François, émotion de celui-ci… les ailerons, trop petits sont inefficaces et l’appareil se révèle trop centré à l’avant. Vol délicat mais qui se termine bien. Après modifications, le R.D. 1 est fin prêt pour la présentation.
Roger Druine et René Cousin (autre constructeur amateur cambrésien) qui viennent de se classer 1er et 4ème du Concours des Jeunes brevetés à Charleville sont présentés au Sous-Préfet devant leurs appareils, aux côtés de leurs aînés l’Alfred Fronval (Potez 36), le Potez 60 (acheté à Méaulte), le Potez 58 (propriété de M. Preux), un cri-cri Samson, un moustique Farman, etc…
C’est l’appareil de Roger qui tint ce jour là la vedette… puis vint l’heure du vol.
Roger Druine raconte : «Mon chef-pilote m’avait conseillé de faire une ligne droite. Mais aussitôt après le décollage, le vol me parut si normal que j’accomplis un tour de piste complet, terminé par un atterrissage parfait. Mon avion avait volé !». Le RD-1 totalise quelque 14 h de vol…
Mais l’an 1939 se termine mal, au moment de la déclaration de guerre, Roger Druine, qui a 18 ans s’engage dans l’Armée de l’Air avec l’intention de faire carrière dans l’aviation militaire.
La période des fêtes du 15 août 1939 marque aussi l’arrêt de l’activité civile et de l’école de pilotage sur le terrain de Niergnies ainsi que la prise de possession de l’aérodrome par les militaires français.
Les événements de 1940 et le décès de son père l’obligent à bifurquer vers l’aviation légère.
Le RD1 passa la guerre dans un abri à l’écart des regards indiscrets, mais pour ce faire, le jeune constructeur, le cœur gros fut obligé de scier les ailes.
Démobilisé, il s’occupe de la remise en état de son appareil miraculeusement retrouvé au fond d’un hangar, et déjà étudie d’autres avions dont un monoplace de sport et d’entrainement, à aile haute prévu pour être équipé d’un 50 CV Regnier, volets de courbure, freins sur roues, envergure 7 m, surface 7,20 m2. De type parasol, ce monoplan ressemblait à l’avionnette Albert mais avec des haubans. Il projette aussi un monoplace sans queue à train tricycle, vite abandonné.

Dès 1945, il a un avion en chantier, un monoplace qu’il abandonne très vite.
L’année suivante le trouve au SALS (Service de l’Aviation Légère et Sportive), rapidement breveté moniteur, sorti major de sa promotion à Saint-Auban et passant son TP pour faire bonne mesure. Mais 1946, c’est aussi la mise en fabrication de l’Aigle 777. Monoplan aile basse cantilever, ce monoplan tient tout entier dans trois 7 : envergure 7 m, longueur 7 m, surface alaire 7,30 M2 ; Il reste encore classique de conception, construction bois et toile, sa principale originalité concernant la visibilité accordée au pilote par surélévation de son siège et de la verrière.

Roger Druine construit son premier avion à 16 ans. C’était en 1938 à Cholet, terrain qui verra Roger devenir instructeur du club. Roger étudie ensuite un petit monoplace aile basse et à fente fixe. Les qualités de vol de son petit appareil se révèlent étonnantes, et à la demande pressante des amateurs, il produit la liasse de plans de son D-31 baptisé « Turbulent ». Le succès est immédiat, et l’avion sera construit en série en Angleterre par la firme Rollason à plus de 350 exemplaires. De plus, il sera adopté par la RAF pour la formation de base de ses pilotes.

De nos jours le « Turbulent » a toujours le même succès auprès des pilotes Britanniques, et on comprend pourquoi la liasse de plans n’est disponible qu’en Grande Bretagne. Roger étudiera une version biplace en tandem sur les mêmes principes : le D-5 « Turbi » et une version biplace côte à côte avec cabine : le D-60 « Condor » , mais le modèle le plus connu reste le monoplace « Turbulent ».

Roger Druine, présente au Duc d’Edimbourg son avion biplace côte à côte le 6-60  »Condor »
(Source : Cambrésis Terre d’Histoire n° 55)

Le D-31 baptisé «Turbulent» photographié sur l’aérodrome d’Amiens-Glisy
(Source : Philippe Morinière – Aéroclub de Picardie)


Un Roger Druine D-31 «Turbulent» photographié sur l’aérodrome d’Alençon en juin 1966. Beaucoup d’avions de ce type, environ 350, ont été construits en Angleterre par la Firme Rollason
(Source : Collection René Crozet via Anciens-Aérodromes)

 

A noter que c’est Roger Druine qui le tout premier a eu l’idée géniale d’installer sur ses avions un petit moteur automobile simple et fiable : le Volkswagen. La formule est encore de nos jours largement utilisée soit pure (moteurs VW de la Coccinelle) ou amélioré (Moteur JPX ou Limbach)

 

Didier Despagne (Association Cambrésis Terre d’Histoire) et Jean-Luc Charles (Association anciens Aérodromes)

Source : Bulletin Cambrésis Terre d’Histoire n° 55 et   http://www.acaatlantique.fr/2017/12/druine-roger.html

 

Article réalisé en complément de notre prochain livre, Collection Aérodromes Cambrai-Niergnies (parution septembre 2020)