Le passage en mai 1960, de René Crozet à la Base américaine de Châteauroux, dans le département de l’Indre – I
Par Didier DUBANT, membre 2A – mise en page Jean-Luc CHARLES
Introduction
L’association Anciens-Aérodromes détient le fonds René Crozet (né à Romorantin en 1896 – décédé à Poitiers en 1972). Ce fonds est constitué de photographies prises par celui-ci, ainsi que par ses carnets, où il a noté jour après jour ses propres déplacements et observations pour tout ce qui concerne l’aviation.
Historien et géographe de formation, auteur d’une thèse sur l’Art roman en Berry, publiée en 1932 ; René Crozet assura, à partir de 1956 au Centre d’études supérieures de civilisation médiévale à Poitiers dans la Vienne (CESCM), un enseignement durant l’année universitaire sous forme de séminaires jusqu’à sa retraite en 1966.
René Crozet avait deux passions : l’aviation et le chemin de fer. Dans les quarante-neuf cahiers qu’il a laissés on trouve à la fois des indications précieuses sur l’évolution de l’aviation et les types d’avions qu’il a rencontrés et identifiés avec une fascinante précision.
Mai 1960, René Crozet de passage à la Base américaine de Châteauroux

Couverture du « AMFEA NEWS » du vendredi 20 mai 1960 Médiathèque Équinoxe Châteauroux, cliché Didier Dubant
Le dimanche 22 mai 1960 René Crozet assiste à la Base américaine de Châteauroux (actuel aéroport Châteauroux Centre dans le département de l’Indre) à « L’Armed Force Day » (la journée des forces armées américaines) et prend plusieurs clichés.
Deux jours plus tôt, le vendredi 20 mai 1960 « AMFEA NEWS », le journal de « Châteauroux Air Station », la Base américaine de Châteauroux située à Déols (Indre), titrait en première page « ARMED FORCES DAY 1960. French and Americans to View Big Air Show Sunday at Deols » (Journée des Forces Armées 1960 – Français et Américains pourront assister à au grand meeting aérien dimanche à Déols), puis détaillait les appareils présents : « Highlighting the precision-flying portion of the thrill-packed program will be performances by the USAFE « Skyblazers team in their F-100s and France’s « Fouga-Magister » team. The fellowing late model U.S. and French aircraft will be displayed on the ground : F-100 Voodoo, F-104 Starfighter, B-66 Skywarrior, C-124 Globemaster, C-130 Hercules, C-133 Cargomaster, the French Mystere IV, Super Mystere B2, Vautor, the Alize and others » (que l’on peut traduire de la façon suivante : « Le clou du spectacle des démonstrations de voltige aérienne sera sans aucun doute les performances de l’équipe des « Skyblazers » de l’USAFE à bord de leurs F-100 et de la Patrouille de France sur Fouga-Magister. D’autres appareils américains et français de dernière génération seront exposés au sol : F-100 Voodoo, F-104 Starfighter, B-66 Skywarrior, C-124 Globemaster, C-130 Hercules, C-133 Cargomaster, le Dassault Mystère IV français, le Dassault Super Mystère B2, le Vautour, le Breguet Alizé et bien d’autres »
Revenons au dimanche 22 mai 1960 avec le carnet n°38, à partir de la page 9, de René Crozet :
« Dimanche 22 (mai) 1960 – Châteauroux-Déols – Un avion qui passe bas le matin sur la maison – sans doute un Beaver DHC-2 – donne à Henriette l’idée de proposer d’aller à Déols assister à une journée de présentation franco-américaine organisée à la base de Châteauroux.
Déols – La vaillance 2 CV nous emmené déjeuner à Saint-Gautier (en fait Saint-Gaultier dans le département de l’Indre à 31 km au sud-ouest de Châteauroux) et nous arrivons à Déols vers 14h45. Temps médiocre, nuageux, vent S.W. modéré.
Long cortège de voitures, piétons et cyclistes, service de cars depuis Châteauroux. On nous fait d’abord parquer à gauche de la route et de là nous voyons monter au-dessus des bâtiments un Beaver DHC-2 gris clair et marqué de rouge. Il monte, cabré face au S. et vire sec à gauche en plongeant.
On nous indique alors qu’il y a un grand parking à la base même. Reprenant la route, nous entrons par une porte située au N. des grands bâtiments et nous parquons la voiture.
Le Beaver se dépense défilant en rase-mottes N-S devant l’aire, montant en chandelle et virant sec à gauche à plusieurs reprises.
À droite grands halls ouverts. Devant eux, vers l’aire, un Douglas DC 3 blanc à des marques rouges et un Douglas C-47 (D.C.4) de même. Devant nous, un Fairchild Packet gris décolle et monte face au S.
Nous gagnons la partie de l’aire située au N., devant les bâtiments de la tour de contrôle et au-delà de laquelle se tient l’exposition au sol.
Pour Info Poitiers / Déols environ 120 km avec un arrêt à Saint Gaultier soit à 90 km de Poitiers.
Il y a là une estrade, des chaises, les musiques militaires ; foule nombreuse et curieuse, très mêlée de paysans berrichon et de familles de « noirs » aux toilettes étranges ; grosse consommation de glaces et de jus de fruits en boîtes, qui vidées de leur contenu roulent sous les coups des petits et de plus grands spectateurs. Plus loin, les avions grands et petits brillent au soleil, les grands cargos dépassent le tout de leur masse et de leurs ailes immenses.
Cependant, le Beaver gris et rouge se dépense toujours avec des chandelles et des virages acrobatiques – sur l’aire, un petit hélicoptère Bell se prépare.
Toutes les photos qui vont suivre ont été prises par René Crozet.

Hélicoptère Bell au décollage … et en vol. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Il s’enlève s’immobilise, il s’en va en crabe sur le public rangé au bord de l’aire, fait courber les têtes sous le vent de ses pales tournantes et entreprend un assez long vol vers les pistes et vers la route un peu en tous sens, mais sans rien de bien marquant.
Des MP font le vide autour d’un McDonnell F-101, à ailes réduites à de courts moignons, qui siffle bruyamment. La foule s’écarte pour qu’il puisse, précédé de deux voitures, gagner la piste de décollage vers le N.
Le Fairchild Packet passe au-dessus, N.E. – S.W. Le F-101 court sur la piste, décolle, remonte sous un angle impressionnant, nez pointé au ciel comme une fusée et va se perdre dans les nuages qui s’épaississent. Une grosse nuée vient de l’W.
Nous entreprenons la visite de l’exposition au sol et je prends des photos :
Cessna L-19 et Beaver DHC-2 de couleur brune, peut être venus de Poitiers. Le Beaver gris et rouge est toujours actif, ainsi que le Bell qui tourne vers la route.

Cessna L-19, et Beaver D.H.C2. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Aux avions américains est joint un Marcel Dassault Mystère IV.

Marcel Dassault – Mystère IV et la dérive d’un Starfighter F-104, et Mc-Donnell R.F.101. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Masse énorme d’un Lockheed Hercules C-130, long fuseau d’un F-101 à ailes courtes.
Brusquement, celui qui est en vol arrive du N., bas, défile N.S. à une allure insensée, déchaîne un véritable bruit de tonnerre et bondit en une chandelle insensée en se retournant en deux ou trois tonneaux dans les nuages qui l’absorbent.
Nous passons tout à tour devant un T-33, un Marcel Dassault Super Mystère.

T-33 et Lockheed Hercules C-130. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Il y a au-delà, un DC-3 blanc marqué de rouge, un F-86 Sabre, un F-84 Thunderstreak.
Un autre chasseur à réaction que j’identifie mal gagne la piste en sifflant.

Republic F-86 – Sabre, et Republic RF-84 – Thunderstreak.Coll. 2A/Fonds René Crozet
Nous terminons notre visite de l’exposition par un grand Boeing KB-50J équipé pour le ravitaillement en vol et par le Cargomaster Douglas C-133 qui absorbe à l’arrière des camions et des caisses de volume impressionnant.
Le chasseur décolle et monte comme le premier, fait un large tour par l’E. revient et dans un bruit de tonnerre fuse au ciel et se perd dans les nuages en tonneaux successifs.

Boeing KB-50J, équipé pour le ravitaillement en vol, et Douglas C-133 – Cargomaster. Coll. 2A/Fonds René Crozet
J’amorce un nouveau film avec le Douglas C. 133 et un Fouga Magister à croix noire destiné à l’entraînement des pilotes allemands. Il est très entouré.
Tour à tour, les deux chasseurs en vol débouchent du N. et passent dans un bruit déchirant à une allure folle et montent en chandelle vers le S.

Le Fouga Magister Allemand et le Douglas B-66 Skywarrior, biréacteur qui rappelle notre Vautour. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Au-dessus, le Fairchild Packet revenant du N.E. largue un parachutiste que je photographie au moment où il va disparaître derrière un Douglas quadrimoteur C-54. Au sol, ruée de la foule difficilement contenue par les policiers.

Le Vautour et le Mystère IV. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Photo du C-54, d’un bi-réacteur Vautour, tandis que les deux chasseurs à réaction revenant de l’E., ensemble, fusent au ciel ; se détachent l’un de l’autre en larges orbes, déchirent le ciel de violentes explosions qui jettent au bout arrière du fuselage de brèves lueurs rouges. Tour à tour, ils atterrissent N-S., le premier avec un parachute frein déployé à la queue.
Calme momentané. Au N. au sol, il y a tout un groupe de DC-3 blancs à marques rouges et à l’E. des dizaines d’avions à réaction. Au S. des Fairchild Packet et de petits avions difficiles à identifier de si loin.
Le Fairchild Packet tourne toujours au large ou au-dessus.
Du S. arrivent, bas sur roues, queue papillon élevée, les Fouga Magister de la patrouille acrobatique de Salon qui vont se placer en sifflant. Malheureusement la nuée noire de l’W, arrive aussi et nous incite à nous rapprocher peu à peu du parking avec l’intention de nous abriter dans la voiture.
Les Fouga Magister décollent, assez lents, trois et deux montent au S. amorcent un large virage à gauche et reviennent en face O.W., passage bas et ils s’enfoncent dans la nuée noire tandis que le Fairchild largue coup sur coup sept parachutistes dont trois à parachutes bleu, blanc et rouge.
Moment de pagaille, il pleut. Tout le monde court. Nous errons à la recherche de la voiture introuvable dans le parking surpeuplé. Pendant ce temps, les Fouga Magister bouclent une large boucle, passent sur le dos, se croisent. L’un d’eux se détache et fait de l’acrobatie individuelle.

La patrouille acrobatique de Salon de Provence sur Fouga Magister. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Le Fairchild lâche quatre parachutistes en longue chute libre que le vent fait fortement osciller, quand les parachutes se déploient et pendant tout ce temps les quatre Super Sabre des Skyblazers (patrouille acrobatique) décollent et se perdent.
Le Fairchild Packet vire au-dessus. Je vois à peine atterrir les Fouga Magister. Nous nous sommes un moment réfugié dans un grand hangar où on répare des F-100. Henriette est tombée ; la voiture est enfin retrouvée et l’attention se fixe de nouveau après ce désordre.
L’exhibition des Skyblazers fait retentir le ciel de hurlements et de coups de tonnerre : chandelles, virages, passages sur la tranche. Tout y passe. Revenant du S. toujours en formation serrée, ils fusent au ciel un peu dégagé, en lâchant des trainées de fumée. Il se séparent en gerbe comme pour retomber aux quatre points cardinaux d’où ils reviennent pour le fameux passage en croix à moins de 100 m du sol.

L’exhibition des Skyblazers. Coll. 2A/Fonds René Crozet
C’est un déchaînement de tonnerre.
Regroupés ils tournent encore. Un cinquième, qui vient d’on ne sait où, déchaine ses coups de canon et atterrit en traînant son parachute ; puis les quatre autres venant loin du N. descendent de même.
C’est fini. Un Douglas DC-3 à marques rouges descend du N. et atterrit.
Mais, venant en roulant du S., arrive un monoplan jaune militaire français, genre T-6 ou orange, qui vient se placer et décolle cabré.
Je m’avance pour guetter le départ du Douglas B-66 Skywarrior qui se prépare visiblement à décoller. Il y en aura pour un long moment. Vers la route passe un Nord-1.000 ? N.S., puis un Siebel 204 qui tourne par le S. et l’E, atterrit et va se garer au S.
Pendant ce temps, le Cessna L-19 et le Beaver DHC-2 de l’exposition ont quitté l’aire et sont venus se placer.
Ils décollent presque ensemble, montent, virent à droite et s’en vont vers l’W., peut-être vers Poitiers.
Le skywarrior va se placer. Mais avant lui, il y avait un Douglas DC-3 blanc à marques rouges qui part et Décolle

Démonstrations aériennes. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Arrive du N. un cargo C.130 Hercules qui descend lentement en tournant pa r le S. le N. et atterrit allant se placer au S.
Le Siebel 204 arrive sur l’aire, passe tout près de moi et va se placer. Il est suivi par la queue leu leu des Fouga Magister qui sont maintenant six et qui roulent ventre à terre pour gagner la piste d’envol.
En attendant un Fairchild Packet descend du N., se repose et va se placer au S.
Décollage à la file des Fouga qui se regroupent, virent à gauche et disparaissent au S.E. Décollage lourdaud du Siebel 204 qui disparaît.

Préparations. Coll. 2A/Fonds René Crozet
Cette fois, le Douglas B-66 Skywarrior décolle, il monte peu, vire au large par le S. et l’E. et revient du N. fonçant et en dégageant deux épaisses fumées noires. Des spectateurs inquiets s’écartent.
Il passe en trombe, bondit au ciel en double tonneau et disparaît.
Cette fois, il faut partir. Il est 18h. Mais ce n’est pas à nous d’en décider. La sortie du parking se fait dans un embouteillage monstre et nous sommes bloqués face à la route pendant plus d’une heure, avançant de moins d’un mètre à la fois.
A l’W, un DC-3 à marques rouge louvoie et va atterrir, un autre décolle face au S. Un Fairchild Packet roule sur la piste venant sans doute d’atterrir. Je suis cela plus ou moins dans le rétroviseur. En avant, un DC-3 évolue, puis, au-dessus, passe un petit monoplan à ailes surbaissées train fixe, haut sur pattes, N.E – S.W. Il est 19 h quand nous débouchons sur la route ! Peut-être un Morane Épervier MS ; 1500 ».

Douglas C-133 – Cargo. Coll. 2A/Fonds René Crozet

Douglas C-133 – Cargo – Démonstrations de chargements. Coll. 2A/Fonds René Crozet

Douglas C-54 Skymaster. Version militaire du DC-4. Coll. 2A/Fonds René Crozet
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Quelque jours après les événements, le journal interne de la Base américaine de Châteauroux, l’« AMFEA News », le 27 mai 1960 titre en première page « 30.000 SEE AIR SHOW », ce qui pourrait se traduire par « 30.000 spectateurs ont assisté au Show aérien » et l’article rédigé en français intégré au même journal interne indiquait de son côté : « 30.000 spectateurs au « Armed forces Days » 1960 à Déols » et précisait : « Malgré un temps des plus incertain, le Jour des Forces Armées U. S. à Châteauroux, dont le programme se déroulait dans l’après-midi de dimanche dernier à la Base de Déols, a remporté un succès sans précédent. Il est vrai que les diverses attractions qui avaient été mises sur pied étaient mêmes sans précédent. L’on ne peut regretter qu’une seule chose, c’est que quatre à cinq mille voitures alignées sur deux files, entre la ville de Déols et la base, se soient trouvées dans l’impossibilité totale d’atteindre la porte d’entrée avant la fin du programme ».

Couverture du AMFEA NEWS du vendredi 27 mai 1960 – Médiathèque Equinoxe Châteauroux – Photo Didier Dubant
La suite de l’article repositionnait cette manifestation dans le cadre de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) : « Cette Journée des Forces Armées 1960 est une occasion unique de rendre hommage aux efforts des membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) pour le maintien d’une paix juste et honorable.
Ici à Châteauroux, Français et Américains travaillent côte à côte pour assurer une puissance militaire qui seule peut garantir la paix jusqu’à ce quelque autre moyen de règlement des différends internationaux soit élaboré. D’autres partenaires européens de l’OTAN ont entrepris des efforts semblables aux nôtres. Nous sommes tous appelés à poursuivre le même but : travailler à la réalisation d’une situation mondiale qui permettra aux hommes de vivre en paix sans rien sacrifier de leur liberté et de leur dignité humaine ».
Sur le déroulé du spectacle l’article précise ensuite : « les visiteurs purent assister à l’évolution du peloton de La Martinerie, spécialisé dans les parades militaires. Ils purent aussi, en toute quiétude, admirer les exercices de maniabilité des hélicoptères, puis enfin, le programme terminé, visiter les stands d’exposition et divers avions, dont l’accès était exceptionnellement permis »
Pour mémoire la première porte-ouverte sur le site de la Base américaine de Châteauroux eut lieu le 16 mai 1953.

Dépliant pour le 22 mai 1960. Photo Didier Dubant
Sources
- Labande (Edmond René), Heitz (Carol), Salet (Francis) – René Crozet (1896-1972). In Cahiers de civilisation médiévale, 15ème année (n° 58), Avril-juin 1972, p. 163-175.
- Dubant (Didier). – Base américaine de Châteauroux-Déols 1951-1968, Provinces Mosaïques, éditions Alan Sutton 2008, 144 pages.
