Le lundi 2 janvier 1928, le rugbyman Yves du Manoir se tuait en avion sur le territoire de la commune de Reuilly* (dans le département de l’Indre), le lendemain René Crozet passait à bord d’un train devant l’épave de l’appareil.
Didier DUBANT, membre 2A et Jean-François REILLE
Mise en page : Jean-Luc Charles, membre 2A
Introduction
Le samedi 26 avril 2025, en milieu d’après-midi, l’un d’entre nous (Monsieur Jean-François Reille), en présence de Nadine Bellurot sénatrice de l’Indre et ancienne maire de Reuilly, de Florence Petipez conseillère départementale représentant Marc Fleuret le président du Conseil départemental de l’Indre, de Gil Avérous maire de Châteauroux et président de Châteauroux Métropole, de madame Carole Baptista De Horta maire de Reuilly et de monsieur Rémi Devau maire de Neuvy-Pailloux, signait à la Maison départementale de la mémoire militaire, à La Martinerie (commune de Déols – Indre) avec Les Amis de La Martinerie une convention de remise des fragments de l’avion qu’Yves du Manoir pilotait lors de son accident mortel à Reuilly, le 2 janvier 1928.
Des membres de l’Association Anciens Aérodromes dans le cadre d’une journée de cohésion étaient présents (https://www.anciens-aerodromes.com/?p=138566).
Pour mémoire : Reuilly se trouve à environ 50 km au Nord-Est de Châteauroux.

La signature de la convention le 26 avril 2025 en présence de membre de l’Association Anciens Aérodromes. Photo Didier Dubant.
Sur l’un des fragments on distingue sur fond de peinture blanche écrit en noir : « Souvenir d’un avion piloté par Yves Du Manoir, abattu en heurtant un grand peuplier près de la gare. Pilote mort sur le coup à 23 ans. Grand International de Rugby. Le 2 janvier 1928 ».

Les fragments de l’avion que pilotait Yves du Manoir lors de son accident mortel et l’inscription. Photo Didier Dubant

Les fragments de l’avion que pilotait Yves du Manoir lors de son accident mortel et l’inscription. Photo Didier Dubant
A l’époque la presse nationale, mais aussi la presse locale, se firent l’écho de ce drame.
Le journal du Département de l’Indre du mardi 3 janvier 1928, en page 2, pour sa part précisait : « Le lieutenant aviateur Yves du Manoir, 23 ans, originaire de Vaucresson (Seine-et-Oise), pilote au camp d’aviation d’Avord (dans le département du Cher) a fait hier matin (donc le lundi 2 janvier 1928) une chute mortelle, alors qu’il survolait Reuilly, à basse altitude.
Le lieutenant du Manoir avait quitté Avord dans la matinée pour effectuer un vol d’entrainement. Il s’était rendu à Romorantin (Loir-et-Cher) où il avait atterri, puis était reparti vers 10 heures pour regagner le port d’attache. A 10h50, l’appareil survolait Reuilly. Une forte brume régnait alors sur toute la région et l’aviateur, sans nul doute, avait peine à se diriger car il volait bas. Au-dessus de Reuilly, l’avion tourna quelques minutes, puis on le vit descendre à une trentaine de mètres du sol et s’approcher de la gare. Les témoins de ces évolutions n’eurent pas d’autre pensée – L’aviateur veut trouver la bonne route. Il descend bas pour lire le nom de la gare. Mais il n’avait pas fini de faire cette réflexion que l’avion heurtait deux grands peupliers qui s’élevaient à environ 200 mètres de la gare. Dans un grand bruit de moteur et de branches brisées et de toiles déchirées, l’appareil se mit en vrille et rentra percutant dans le sol où il resté fixé en pylône… …Le lieutenant Yves du Manoir était très connu principalement dans les milieux sportifs. C’était une belle figure du rugby français. Il pratiquait son sport favori sous les couleurs du Racing-Club de France et avait commandé plusieurs fois l’équipe de France, dans les rencontres internationales ».

Carte postale de la gare de Reuilly. Edition Rousié. Collection Didier Dubant.

La Nouvelle République_1998-03-26_p-12 – Collection Didier Dubant
Toute la presse Française en parle même les journaux du Nord de la France.

1928-01-08_Grand Hebdomadaire Illustré, page 26_Aviation-Lt-du-Manoir – Collection JL Charles
Le même jour, le mardi 3 janvier 1928, alors que René Crozet passait, à bord d’un train, en gare de Reuilly, on lui signala, non loin de la voie, un avion brisé, qu’il décrit comme étant « fiché sur le nez dans les pépinières qui accompagnent la vallée ».
René Crozet apprendra par la suite justement grâce à la presse locale que l’accident mortel s’était produit la veille, le lundi matin 2 janvier 1928 et que celui qui pilotait l’appareil n’était autre que « le lieutenant Yves du Manoir, joueur de Rugby renommé ».

Un Caudron C59. Collection Georges Loncke via Anciens-Aérodromes.
René Crozet, un historien et géographe passionné de chemin de fer et d’aviation
René Crozet est surtout connu en Berry pour sa thèse de doctorat ès lettres, soutenue à la Sorbonne, sur l’Art roman en Berry, thèse publiée en 1932 aux éditions Ernest Leroux, ainsi que pour son ouvrage « L’art Roman », publié aux Editions PUF en 1962.
René Crozet a commencé sa carrière d’enseignant au Collège de Vitry-le-François (dans le département de la Marne). Il fut successivement professeur au collège de Vitry-le-François, puis aux lycées d’Alençon (dans l’Orne) et de Châteauroux. Nommé en 1936 au lycée de Poitiers (Vienne) il assurera ensuite à partir de 1956 au Centre d’Etudes supérieures de Civilisation médiévale à Poitiers (Vienne), un enseignement durant l’année universitaire sous forme de séminaires jusqu’à sa retraite en 1966.
Outre l’histoire de l’art, René Crozet avait deux autres passions moins connues : l’aviation et le chemin de fer. La rubrique nécrologique rédigée par Edmond René Lalande, Carol Heitz et Françis Salet dans les Cahiers de civilisation mentionne : « Quarante-neuf cahiers épais (qui) comportent des notes prises chaque jour sur l’évolution de l’aviation, les types d’avions en particulier ».
C’est grâce à l’un de ses carnets, conservé de nos jours par l’association Anciens-Aérodromes que nous est parvenu son témoignage en date du 3 janvier 1928.
L’extrait du carnet de René Crozet concernant le mardi 3 janvier 1928, Reuilly et Yves du Manoir
« Mardi 3 janvier 1928.
Reuilly – Voyage Romorantin – Châteauroux. Du train, entre Vierzon et Châteauroux on me signale à gauche, un peu avant Reuilly, pas loin de la voie un avion brisé. Il est fiché sur le nez dans les pépinières qui accompagnent la vallée – Tout l’avant et la partie central sont écrasés, la queue semble intacte. Je n’ai pas le temps d’identifier l’appareil, mais c’est certainement un avion de chasse, Nieuport 29 ou Gourdou 32 (dans la marge René Crozet a ajouté ultérieurement : « Erreur : Caudron C.59 »). D’après les voyageurs du train, l’accident a été mortel pour le pilote qui appartient au 3e régiment de Chasse de Châteauroux.
D’après les Journaux, l’accident s’est produit lundi matin ; le pilote, le lieutenant Yves du Manoir, joueur de Rugby renommé, accomplissait une période d’entraînement au camp d’Avor (Avord dans le département du Cher) et avait quitté Avor le matin pour effectuer le triangle classique Avor, Romorantin, Châteauroux, Avor. Il avait fait escale à Romorantin et en était reparti pour Châteauroux. Pris dans la brume, il descendit très bas sur la gare de Reuilly, pour y lire pense-t-on le nom de la localité. Les roues de l’appareil heurtèrent un peuplier et ce fut la chute brutale ; le malheureux fut tué presque sur le coup.
L’appareil était un Caudron C.59 » (carnet de René Crozet 1928, pages 164-165).
Il est troublant de constater que la mère d’Yves du Manoir sur le lieu même de l’accident reprend exactement ce qu’a vu René Crozet, c’est-à-dire l’empennage horizontal d’un avion. Cette stèle commémorative porte gravée l’inscription : « Yves, Frantz, Loys Le Pelley du Manoir, ancien élève de l’école polytechnique, sous-lieutenant aviateur est tombé ici en service commandé à l’âge de vingt-trois ans, le 2 janvier 1928, chevalier de la Légion d’honneur. Union de Prière » (transcription D. Dubant).

Le monument commémoratif en mémoire d’Yves du Manoir édifié sur le lieu de l’accident à Reuilly. Photo Didier Dubant 2025
Sur la stèle commémorative un portrait de profil d’Yves du Manoir est signé « 1930 JEAN PUIFORCAT » qui était un orfèvre reconnu (1897-1945) et qui fut également l’auteur de la statue d’Yves du Manoir élevée au Stade Olympique de Colombes (Hauts-de-Seine), stade qui fut dénommé Stade olympique Yves-du-Manoir de 1928 à 2002, puis Stade départemental Yves du Manoir depuis 2002 et où se déroulèrent les Jeux Olympique de l’été de 1924.

Le portrait de Yves du Manoir signé Jean Puiforcat, figurant sur le monument commémoratif de Reuilly. Photo Didier Dubant 2025
Deux autres pages du carnet de René Crozet montrent que le Caudron C.59 était également à l’époque d’un usage courant sur le Camp d’aviation de La Martinerie :
. « Jeudi 5 janvier 1928.
Châteauroux. Temps nuageux et éclaircies. L’après-midi vers 3h, du jardin je vois haut au N. un Nieuport 29 qui passe E. – W,
. « Mercredi 18 Janvier 1928.
Châteauroux. Temps couvert et pluvieux. Le matin à 9 heures, de la cour intérieure du Lycée (actuellement le Lycée d’enseignement général Jean Giraudoux), je vois vers l’Ouest un Caudron C.59 qui passe N.W. – S.E. assez haut.
L’après-midi à 3 heures, du pont de Déols, j’aperçois dans les nuages bas un Nieuport 29 qui évolue sur l’asile et le quartier S(ain)t Denis » (carnet de René Crozet 1928, pages 165 à 166).
Nota : Les cartes postales ci-dessous vous montrent le lieu ou vivait René Crozet en cette année 1928.

Châteauroux, l’avenue de Déols (actuelle avenue Marcel Lemoine) avec à gauche les bâtiments du lycée. Carte postale collection Didier Dubant.

Le Pont de Déols depuis Châteauroux. Carte postale collection Didier Dubant.

Châteauroux. Le long de l’Indre, le faubourg Saint-Denis avec son moulin. Carte postale collection Didier Dubant.

Un Nieuport 29 au Camp d’aviation de La Martinerie, commune de Déols. Carte postale collection Didier Dubant.
Quelques autres observations de René Crozet pendant le mois de janvier 1928 sont à signaler
. « Vendredi 6 janvier 1928.
Châteauroux. Temps nuageux, violent, vent S.W. Vers 9 h, du jardin, je vois, pas très haut, un Nieuport 29 qui arrive vent debout. Sur le jardin, il vire à gauche, emporté en trombe par le vent et file vers La Martinerie ».
. « Mercredi 11 janvier 1928.
Châteauroux. – Vers 1h, ronflement de moteur. Du jardin, nous voyons au N. dans le ciel nuageux, pas très haut, un Gourdou 32 (c’est-à-dire un Loire-Gourdou-Leseurre LGL-32) qui fait des loopings. Puis il arrive N.E. – S.W., vire à gauche sur le jardin, passe sur nous, boucle sur la maison, et s’en va évoluer vers l’E. avant de disparaître vers la Martinerie.
A 3 h, de la cour d’entrée du Lycée, je vois un groupe de trois Gourdou 32 qui arrive E. – W. sur la chapelle, tandis qu’un quatrième fait des loopings à l’E. de l’avenue de Déols.
De la cour intérieure (du Lycée), je vois le groupe de trois virer à gauche vers le S.
De ma classe du haut, entre 3 et 4 (heures), j’aperçois un groupe Gourdou Leseurre 32 qui évolue sur le jardin public (qui se trouve tout à côté du Lycée).
A 4 h, j’en vois trois autres vers le cimetière et sur l’avenue, W.-E. ».

Châteauroux. Le jardin public situé à côté du Lycée, le long de l’avenue de Déols (actuelle avenue Marcel Lemoine). Carte postale collection Didier Dubant.

Châteauroux. Le cimetière Saint-Denis où eut lieu le mercredi 30 mai 1928, comme le 30 mai 1922, le Memorial Day, la cérémonie traditionnelle du Souvenir, à la mémoire des combattants américains tombés sur notre sol pendant la grande guerre, pour le triomphe de la Liberté. Carte postale collection Didier Dubant.
« Jeudi 12 Janvier 1928
Châteauroux – Le Matin, temps gris et brumeux – Vers 9 h, du jardin je vois très bas dans la brume un Gourdou 32 qui passe sur la maison en virage à gauche N.W. – N.E. et sur l’avenue. Peu après j’en vois un autre vers le N.-W. très bas aussi et en même temps un autre débouche au ras du toit de la maison du fond, passant un peu au S., si bas que je vois nettement le pilote. Il disparait vite vers l’E.
L’après-midi, de la rue Bourdillon (rue voisine de la gare de Châteauroux), nous voyons vers La Martinerie trois Gourdou 32 qui évoluent assez haut ».

Châteauroux. Rue Bourdillon. Carte postale collection Didier Dubant
« Jeudi 18 Janvier 1928.
Châteauroux. L’après-midi temps nuageux à éclaircies. Du jardin public puis de l’avenue vers le cimetière j’aperçois assez loin à l’E. un Gourdou-Leseurre 32 qui fait des loopings à n’en plus finir, vers La Martinerie ».
. « Vendredi 20 Janvier 1928
Châteauroux – Temps doux et nuageux. Le matin, de la chambre, je vois un groupe de trois Gourdou 32 qui passe juste au-dessus E.W. – N.W. Du jardin un Nieuport 29 qui vient évoluer au-dessus. Je le revois de l’avenue qui vire au-dessus en cercles étroits. De l’avenue encore, deux Gourdou 32, haut, tout près l’un de l’autre passant à l’E., du N. au S., puis un autre qui évolue vers le cimetière (Saint-Denis). Un autre encore qui vole au ralenti dans les nuages au-dessus de l’avenue.
Vers midi, du jardin, nous voyons assez haut au N.W. un Caudron C.59 qui arrive à bonne allure vent arrière. De loin, il réduit et descend en bourdonnant vers la Martinerie » (carnet de René Crozet 1928, pages 165 à 167).
Mais ces évolutions à basse altitude ne devaient pas plaire à tout le monde car dans le Journal du Département de l’Indre du vendredi 3 février 1928 on découvre l’entrefilet suivant : « Châteauroux. Les acrobaties aériennes au-dessus de la ville ». « Le lieutenant-colonel commandant le 3e d’aviation de chasse à Châteauroux, s’excuse, auprès de la population de Châteauroux, du geste inconvenant du sous-officier pilote qui, dans la matinée du 2 février, s’est attardé pendant 45 minutes au-dessus de la ville, la troublant par ses évolutions et le bruit anormal de son avion » (Journal du Département de l’Indre du jeudi 3 février 1928, page 2).
Quelques semaines plus tard la situation est largement revenue à la normale et une population nombreuse est présente au cimetière Saint-Denis de Châteauroux, le mercredi 30 mai 1928, (tout comme cela avait été le cas le 30 mai 1922), pour le Memorial Day, la cérémonie traditionnelle du Souvenir, à la mémoire des combattants américains tombés sur notre sol pendant la grande guerre, pour le triomphe de la Liberté. Pour l’occasion le délégué de l’American Legion venu spécialement à Châteauroux pour la circonstance, s’en montra extrêmement touché. Après avoir orné les tombes de deux aviateurs américains Raymond H. Runner et Robert Marshall Handford, le lieutenant-colonel Guy de Galard-Terraube, commandant le 3e Régiment d’aviation de chasse (unité présente à La Martinerie depuis 1920), prononça devant la foule attentive un discours évoquant le sacrifice des pilotes américains tombés à nos côté (Journal du Département de l’Indre du jeudi 31 mai 1928, page 2).
Dernière précision sur Yves du Manoir et son histoire
Depuis 1907 jusque 1924 existe un stade qui se veut être la référence sportive parisienne, le stade Olympique de Colombes. Olympique car en 1924 se sont une grande partie des Jeux qui s’y déroulent. Ce stade mythique encore aujourd’hui porte le nom de Yves du Manoir depuis 1928 année où le célèbre rugbyman est victime de cet accident d’avion qui est remémoré ci-dessus.

Le stade Olympique de Colombes en 1924 et le stade départementale Yves du Manoir aujourd’hui. DR
Sources :
- Dubant (Didier) – 50 ans d’aviation dans le ciel de l’Indre 1909-1959. Editions Alan Sutton, 2006, pages 56 et 57.
- Labande (Edmond René), Heitz (Carol), Salet (Françis) – René Crozet (1896-1972). In Cahiers de civilisation médiévale, 15e année (n° 58), Avril-juin 1972, p. 163-175.
- Reille (Jean-François) – Des pièces de l’avion d’Yves du Manoir déposées au Musée de La Martinerie – In Les amis de Reuilly et de ses environs, n° 177, avril 2025, pages 14 et 15.
- Reille (Jean-François) – Remise des pièces de l’avion d’Yves du Manoir au musée de La Martinerie – In Les amis de Reuilly et de ses environs, n° 178, juillet 2025, pages 6 à 9.
- https://www.les-amis-du-site-militaire-de-la-martinerie.org/fr/1425-yves-du-manoir-s%E2%80%99invite-chez-les-amis-de-la-martinerie
