Atterrissage forcé d’un Douglas Boston sur la base de Lille-Sud le 26 juillet 1943

Richard Jozefiak

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Le lundi 26 juillet 1943, dans le cadre des opérations «Ramrod» (coup de baguette) menées par un petit nombre de bombardiers escortés de plusieurs Squadrons de chasse qui visent non seulement à détruire des objectifs précis mais aussi à attirer les chasseurs allemands et à les provoquer en combat, la Royal Air Force lance le raid «Ramrod 159»  sur l’aérodrome allemand de Courtrai-Wevelgem (Belgique) avec un Squadron de bombardiers moyens Boston du 2nd  Bomber Group escortés de Spitfire du 10th Fighter Group.  

A 09h45, 12 bimoteurs Douglas Boston Mk III du 88th Squadron «Hong Kong» du Wing Commander J.E.Pelly Fry décollent de la base de Swanton Morley (Norfolk/Angleterre)  puis se scindent en 2 box de 6, tout en restant très proches les uns des autres, pour effectuer un vol « haut niveau ». Il s’agit de bimoteurs pouvant atteindre 490 km/h à 4000 m d’altitude et possédant une autonomie de 1650 km. Ils sont armés de 7 mitrailleuses de 7,7 mm (4 Browning 303 à l’avant, 2 autres en dorsale,1 Vickers K en ventrale) et transportent 4 bombes de 250 kg (medium capacity) avec détonateur instantané. Chaque équipage se compose d’un pilote, d’un navigateur-bombardier et d’un radio-mitrailleur. Un mitrailleur a été ajouté pour ce vol en altitude.

Après un vol de diversion vers Ostende, les Boston mettent le cap sur Clacton (Essex) où, à 10h48, à une altitude de 3700 m, ils entrent en contact avec leurs escortes composées de 4 Squadrons de Spitfire Mk V en protection rapprochée et de 2 autres de Spitfire Mk IX en couverture haute altitude. Cet essaim prend la direction de la côte franco-belge. Au devant d’eux, 2 Squadrons supplémentaires de Spitfire Mk IX volent à 8000 m afin d’intercepter les chasseurs allemands. Deux autres sont prévus pour le retour. Le vol se déroule sans difficulté au début, puis un Boston est contraint de faire demi-tour sur ennuis moteur, laissant les 11 autres continuer vers leur objectif : la flugplatz de Wevelgem située à 24 km au nord-est de Lille.

A Vendeville, base de la JagdGeschwader 26 où stationne le GeschwaderGruppe composé du Stabschwarm, de la 8./Staffel et renforcé temporairement par la 6./Staffel de Vitry-en-Artois, l’alerte est donnée à l’approche des formations de la RAF signalées en direction du Sud-Ouest. Les Jagdflugzeug Focke-Wulf Fw 190 A-5/6 décollent sur «alarmstart». Le contact avec l’ennemi a lieu au nord de Lille alors que les bombardiers s’apprêtent à attaquer. Les bombes sont alors larguées occasionnant des dégâts aux installations de l’aérodrome de Wevelgem.

 

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Sans se préoccuper des Spitfire d’escorte et profitant de la déstabilisation des box de bombardiers, l’Hauptmann Naumann, Staffelkapitän de la 6./JG 26 aux commandes de son Fw 190 A-5 (1 brun), ouvre le feu, à 11h16, sur un bomber volant en n°2 légèrement en arrière et à gauche du leader. Les obus de 20mm frappent le Boston BZ399 (RH¤F) sans atteindre personne mais touchent le moteur gauche qui, sérieusement endommagé, stoppe. Des dégâts sont également occasionnés aux circuits électriques et hydrauliques. Pour se soustraire à l’attaque ennemie, le bombardier plonge et quitte la formation laissant les chasseurs allemands aux prises avec les Spitfire et autres Boston.Ces derniers finiront par s’échapper et rentrer à leur base à 12h25. Le BZ399 poursuit seul en volant à basse altitude, connaissant des difficultés avec l’hélice gauche – en drapeau – ainsi que des défaillances des instruments de navigation, ce qui l’amène à se diriger vers le sud croyant, pour regagner l’Angleterre, le faire vers l’ouest.

Sur son parcours dans le ciel lillois, il essuie quelques tirs de Flak de la flugplatz de Lille-Nord/Wambrechies avant de se mettre à survoler la plaine du Mélantois en ignorant qu’il se dirige vers la flugplatz de Lille-Sud/Vendeville. Dès qu’il s’en approche, il est la cible de la Flak légère de la base aérienne mise en alerte. Par malchance, les tirs endommagent le seul moteur encore en fonctionnement. La situation devient critique à bord avec un moteur défaillant. Le pilote se retrouve alors dans l’incapacité de pouvoir tenir le vol bien longtemps, n’ayant pas d’autre choix que d’entreprendre un atterrissage en campagne avant que l’appareil ne décroche. Mais les risques sont grands en raison des obstacles pouvant être rencontrés sur un terrain inconnu. Devant l’urgence, la seule solution est alors de se poser sur le terrain allemand se présentant droit devant car les chances de s’en sortir demeurent plus réelles qu’ailleurs, mais c’est aussi,à coup sûr, être fait prisonnier et finir le reste de la guerre dans un camp en Allemagne.

 

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Devant l’intrus en difficulté et visiblement sans intention hostile, les tirs avaient baissé en intensité,les Allemands restant malgré tout sur la défensive. Ces derniers avaient vite compris que l’aéronef cherchait à se poser sur leur terrain et, qu’en cas de réussite, ils avaient ainsi toutes les chances de récupérer un bombardier adverse en état de fonctionnement, une aubaine pour la Luftwaffe.

Le Boston s’aligne train d’atterrissage non sorti, en raison du blocage des trappes, sur la bande d’envol de circonstance ENE/WSW & 26.7-08.7 (1100m x 60m); cette dernière est fréquemment utilisée pour le décollage et l’atterrissage des flugzeug sur «alarmstart». En s’engageant sur un sol herbeux, l’avion avait ainsi toutes les chances de glisser sur le fuselage inférieur (le ventre) et de s’arrêter plus rapidement. Tandis qu’en se posant dans ces conditions sur la piste principale bétonnée Est/Ouest-26/08 (1600x 50m), l’appareil risquait de partir dans un ripage incontrôlé et finir dans une embardée dangereuse.

Alors que le bimoteur est en courte finale en abordant le Nord-Ouest du terrain et qu’à bord l’équipage se prépare aux procédures d’urgence, il se retrouve soudainement sous le feu d’une pièce légère de Flak. Un tir de riposte est immédiatement déclenché par le mitrailleur dorsal du Boston avec sa double Browning 303 en direction des tirs ennemis détectés du côté de grands hangars bordés d’abris avions recouverts de filets de camouflage. Ces hangars étaient alors occupés par la 8./Adamsonstaffel de l’Hauptmann Kurt Ebersberger.

En fait, les tirs provenaient d’une arme improvisée par des rampants avec une Maschinen-gewehr MG 151/20 récupérée sur une épave d’avion et montée sur trépied pour servir d’arme anti-aérienne. Elle avait été actionnée sans ordre par l’Unteroffizier Rüterkamp (il faisait partie du personnel au sol ayant la charge des parachutes à la 8./Staffel) qui voyait là l’occasion de descendre un appareil ennemi dans l’espoir de se voir récompenser par la Ritterkreuz II. Il en fut tout autrement car il se fit rudement rappelé à l’ordre pour avoir agi de sa propre initiative. La tournure aurait pu être plus dramatique qu’elle ne l’a été compte tenu des nombreux « spectateurs » amassés aux alentours.Il ne sera à déplorer qu’un seul blessé : un pilote de la 8./Staffel, l’Obergefreiter H.G. Schöhl, touché d’une balle de 7,7mm à la cuisse. Celui-ci avait été rétrogradé du grade de Unteroffizier/sergent à celui de Obergefreiter/caporal pour avoir tué accidentellement un camarade en nettoyant une arme  mais il retrouvera son rang quelques mois après. En revanche, le chien qui se trouvait à ses côtés fut tué. C’était un dogue adopté par la 8./Staffel, apporté chiot par l’Oberleutnant Kranefeld et élevé par l’Obergefreiter Josef Niesmak, ordonnance du StaffelKapitän.

Quant au pilote du Boston bien que s’étant retrouvé dans les derniers instants de vol en situation dangereuse, il réussit à mener à bien son atterrissage. Au toucher, le bimoteur partit en glissade sur le sol herbeux tout en se désaxant légèrement pour s’immobiliser 150 m plus loin, hélice gauche en drapeau (moteur inopérant) et hélice droite aux extrémités recourbées (moteur en perte de puissance).

Le bimoteur RAF fut vite cerné par les Feldgrau en armes qui constatèrent que les Tommies étaient indemnes malgré de nombreux impacts sur la carlingue, prêts qu’ils avaient été à subir un atterrissage forcé ou à effectuer un saut en parachute en territoire ennemi. Ces derniers étaient munis de plusieurs sortes de devises, de tabac et de vivres, et porteurs d’une boussole et d’un foulard en soie sur lequel était reproduit une carte de France, afin de pouvoir tenter de regagner l’Angleterre.

 

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L’équipage de la RAF était composé du Flying Officer John Bell Wilson (NZ 412298), âgé de 23 ans, pilote affecté en juillet 1942 au  88th Squadron et totalisant 30 missions. Il n’aurait jamais dû participer à cette 31ème mission si la veille, au mess, dans l’euphorie de l’arrosage de son tour OPS terminé, il n’avait insisté pour une dernière sortie qui s’est  malheureusement terminée pour lui dans un camp de prisonniers en Bavière. Il en fut de même pour son navigateur bombardier le Pilot Officer Willie MacDonald (GB 139399). Le radio mitrailleur était le Flying Lieutenant F.J.G. Partridge (GB 118663) qui venait d’arriver au Squadron comme chef armurier. Le Sergeant T. Hunt (GB 1647792) était le mitrailleur supplémentaire du fait de la mission « haut niveau ». En fait, il était plus expert en prise de vues qu’en mitraillage et son rôle principal était de faire un film pour Pathé Gazette.

Les aviateurs du Boston étaient alors loin de se douter que c’est de Vendeville qu’étaient partis les Focke-Wulf 190 qui les avaient interceptés dans le ciel belge. Une rencontre eut lieu avec la plupart des pilotes de la 6./JG 26 qui étaient intervenus, rencontre qui se finira au mess devant un verre de cognac. Le mitrailleur dorsal anglais Partridge qui revendiquait le fait d’avoir descendu le chasseur attaquant le Boston fut débouté de sa prétendue victoire par l’Hauptmann Naumann lui-même. Il lui affirma être le pilote en question et que son Focke-Wulf n’avait pas le moindre impact. Les Anglais furent ensuite transférés à Lille puis emmenés en train jusqu’au Dulag Luft  avant d’être expédiés en Allemagne dans un camp de prisonniers pour la RAF  jusqu’à leur libération en 1945.

Ce lundi 26 juillet 1943, les Focke-Wulf 190 de la JG 26 étaient intervenus sans subir de pertes, remportant 5 victoires (3 pour la 6./Staffel et 2 pour la 8./Staffel). L’Hauptmann J. Naumann, Staffelkapitän de la 6./JG 26 depuis le 21.09.42, fut alors crédité de sa 18ème victoire sur un 2-motors Boston (il deviendra Gruppenkommandeure du II./JG 26, sera décoré de la RitterKreuz et crédité de 34 victoires en 350 missions de guerre). Ce jour-là, à Vendeville, l’événement que constituait le Boston fut photographié sous tous les angles grâce à la présence fortuite d’un reporter de la propagande allemande.

Quant au Boston Mk IIIA, tombé flambant neuf aux mains des Allemands, il intéressa les spécialistes de la Luftwaffe : en effet, il s’agissait du dernier Boston Mk III acquis par la RAF; ceux qui suivirent étaient des MK IV dotés d’une tourelle. Leur intention était de le réparer et le remettre en état de vol. Peine perdue car, peu après, le bomber devint irréparable suite à l’attaque surprise de la flugplatz de Vendeville par des fighter-bomber Hawker Typhoon RAF lestés de 2 bombes de 227 kg et armés de 4 canons de 20mm Hispano-Suiza HS-404.  Furent également détruits au sol un Bf 109 de la 11./JG 26 et un Fw 190-A6 de la 8./JG 26. Au cours de ce raid, un civil lesquinois employé aux travaux de culture sur l’emprise de la base allemande fut blessé à la jambe en conduisant son attelage.

En septembre 1944, à la libération du Nord par les forces alliées, le 88th Squadron «Hong Kong» (code RH), 137 Wing,  2nd Group, 2nd Tactical Air Force (RAF) avec ses Boston III, sera stationné sur la B.50 de Vitry-en-Artois du 17.10.44 au 22.04.1945 et opérera en Hollande et en Allemagne avec le 342 Squadron («GB 1/20 Lorraine»).

 

 

Monographie rédigée par Richard Jozefiak à partir de recherches personnelles s’appuyant sur une collecte de témoignages et l’exploitation de documents d’archives historiques diverses.  1994- JR

Mise en page Laurent Bailleul

 

 

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