Jean Mermoz est à Montévideo (Uruguay), du 25 au 27 Janvier 1933. (F)

(ndlr) Nous vous présentons ci dessous l’article de Gustavo V. Necco Carlomagno de l’Académie pour l’Histoire Aeronautique Uruguayenne (AHAU), traduit par lui-même, révisé et annoté pour le Français par Coline Béry.
Maquette de l’ »Arc-en-ciel » 3 bis, d’origine française, restaurée par l’Association des  amis  du  musée aéronautique, ici  dans  les  couleurs avec  lesquelles il  est parvenu à Montevideo (Musée aéronautique)

Lorsque Jean Mermoz se pose à Montevideo le 25 janvier 1933   avec   son   fameux   trimoteur,   le   révolutionnaire Couzinet 70 « Arc-en-Ciel », il est l’un des pilotes les plus prestigieux de la planète. Chéri et respecté, à une époque où l’aviation – technique encore jeune – vit des épopées légendairement périlleuses, son caractère altier, droit mais aussi juvénile et enthousiaste font de Mermoz un homme attendu et fêté partout.

Dès ses premières missions, à la fin des années vingt, comme pilote de l’Aéropostale en Amérique du Sud, son charisme est remarqué, il se lie d’amitié avec Tydeo Larre-Borges [1] et  Angel  S.  Adami [2],  les  deux  grandes  figures aériennes uruguayennes. Voici les étapes de ce bref mais historique séjour de Mermoz à Montevideo – séjour jamais détaillé dans les différentes biographies de l’aviateur. La première traversée transatlantique de l’ »Arc-en-ciel », pour relier Paris à Buenos Aires, débute le 12 janvier 1933. L’avion  part  d’Istres,  traverse  la Méditerranée,  rejoint Casablanca, Cap Juby (Maroc), Port Étienne (Mauritanie), Saint-Louis (Sénégal), Natal, Bahia, puis Rio de Janeiro, Pelotas  (Brésil) et enfin Buenos-Aires (Argentine). L’équipage parcourt un total de 13.045 kms, en 57h56  (la moyenne du Couzinet est donc de 225 km/h). C’est à Saint- Louis, le 16 Janvier, que cette traversée de l’Atlantique Sud débute vraiment : L’avion décolle à 4h50 et  atteint Natal à 19h20 (soit 3.173 kms parcourus en 14h30 de vol – vitesse moyenne 219 km/h).

[1] 25/09/1893 – 1/09/1984. Pionnier Uruguayen très lié avec la France, puisqu’il sera nommé Officier de la Légion d’Honneur en 1930.

[2] 15/05/1878- 1/03/1945 – journaliste puis pionnier de l’aviation Uruguayenne, il fonde le premier aéroclub en 1913 et devient l’ami et l’interlocuteur privilégié d’Adrienne Bolland durant ses séjours en Uruguay.

25 janvier 1933: le « Arc-en-ciel » atterrit à Pando arborant des drapeaux français et uruguayen                                         (archive du Musée aéronautique)

Très lourd pour l’époque – son poids est si important qu’il s’enlise dans la boue en se posant à Rio, et que quatre tracteurs seront nécessaires pour le dégager – les trois moteurs  de  l’« Arc-en-ciel »  font  néanmoins  de  lui  un monstre  de  rapidité :  malgré  l’escale  forcée  à  Pelotas  à cause  du  mauvais  temps,  il  est  en  un  temps  record  à Buenos-Aires (atterrissage sur le terrain de Pacheco). Les avions militaires arrivés pour l’escorter ce 22 Janvier ne parviennent d’ailleurs pas à le suivre… Mermoz prend plaisir à survoler longuement le panorama en damier de la capitale blanche, sillonnée par ses 700 kms de lignes de tramway au bord du Rio de la Plata, et après trois jours de réceptions et de célébrations en son honneur, l’«Arc-en-ciel » s’élève dans la matinée du 25 Janvier pour franchir l’estuaire de 250 kms qu’est le « fleuve d’argent » – barre orangée d’eaux saumâtres battue par les vents de l’Atlantique – : cap sur Montevideo et l’Uruguay. Pour ce vol comme pour les précédents, Jean Mermoz est au pilotage et Pierre Carretier en second ; le capitaine Louis Mailloux est quant à lui navigateur et Jean Manuel officie à la radio. Les passagers sont, entre autres, René Couzinet (créateur et constructeur de l’« Arc-en-Ciel »), Pierre Colin- Jeannel  (directeur  de  l’Aéropostale  à  Buenos  Aires)  et Angel S. Adami (représentant de l’Aéropostale en Uruguay).

Montevideo, 25 janvier 1933. Assis, de gauche à droite : Louis Mailloux, René Couzinet, Jean Mermoz, Jean Manuel; debout : Angel S. Adami et Pierre Carretier (archives du Musée aéronautique).

Sur l’aérodrome de Pando (30 kms au nord-est de Montevideo), la foule se masse : l’arrivée de Mermoz et de son «Arc-en-ciel» est un événement national.

Mermoz  descend  de  l’ »Arc-en-ciel »  F-AMBV  face  à  une  foule  enthousiaste (Supplément journal « El Día »)

Il atterrit à 10 heures du matin escorté par Tydeo Larre- Borges, lequel pilote est avec Léon Challe [5], le héros du raid Espagne-Brésil de 1929. Larre-Borges  doit  repartir  immédiatement  pour Montevideo tandis que l’« Arc-en-Ciel » se pose et que, comme de coutume, les drapeaux français et uruguayen sont disposés côte à côte au-dessus de la cabine de pilotage en signe d’amitié. Le public, nombreux, exulte et applaudit à tout rompre.

Mermoz est porté par le public : à noter, l’intérêt des femmes (Mundo Uruguayo n° 734, 2 février 1933)

Mermoz  vit  cet  accueil  délirant  avec  plaisir ;  dès  le lendemain, la  presse  uruguayenne publie  des  images  de foule hurlant « Viva Mermoz ! » dans un joyeux tumulte ; la confusion est telle que l’aviateur se fait voler son portefeuille… Il aura beau lancer un appel officiel à restitution par voie de presse, le fan-collectionneur gardera son trésor, et cet épisode donnera lieu à une caricature explicite du célèbre dessinateur et satiriste, Mario Radaelli [6]

[5] 20/7/1898 – 1/06/1984 – Pionnier Français breveté en 1922, tour à tour militaire, “raideux”, recordman, officier de liaison et fondateur de compagnie aérienne.
[6] Mario Radaelli, né à Turin, peintre à Buenos-Aires, puis caricaturiste et écrivain à Montevideo.

Dessin de Radaelli sur le vol du portefeuille de Mermoz (journal « El Diario », Montevideo, 26 janvier 1933)

C’est  pendant cette  fin  de  matinée que  René  Couzinet reçoit un télégramme de félicitations du ministre de l’air français, Paul Painlevé, qui vient de le nommer chevalier de la Légion d’honneur, et Tydeo Larre-Borges, revenu entre temps sur place, peut présenter Mermoz et son célèbre équipage à  tous  les  officiels de  l’aviation Uruguayenne. Mais le moment vient de rejoindre le Centre National de l’Aviation situé dans Montevideo : Mermoz veut conduire, et il roule si vite que voulant éviter la voiture d’en face, il donne un grand coup de frein brutal. Raúl Tarino, secrétaire du Centre National de l’Aviation le suivait de trop près et le percute. « Ce n’est rien ce n’est rien… » dit-il à ses hôtes inquiets, juste quelques bosses, très poliment oubliées.

La journée se passe en réunions et discussions techniques et amicales ; avant la soirée prévue au stade « Centenario », où Mermoz est invité à donner le coup d’envoi du match de football opposant le club de Peñarol – Montevideo – à celui de  Independiente  –  Buenos-Aires  en  compagnie  de  la famille Adami (l’équipe uruguayenne triomphe), tous les Français sont accueillis par le président Gabriel Terra et les autorités militaires.

Ils  doivent repartir le lendemain matin mais « heureusement », la météo les en empêche, et pour son plus grand bonheur Mermoz a quartiers libres : il passe la journée sur les plages de sable blanc de Montevideo. A la plage, au restaurant, l’équipage français signe de nombreux autographes, sur à peu près tous les supports, y compris les serviettes  de  table :  l’une  d’elle,  ornée  du  croquis  de l’« Arc-en-Ciel »   réalisé   par… un amateur d’aviation d’origine allemande (Mr P. Carve, originairement Karbe en Allemagne) est signée par Mermoz et Couzinet, et précieusement conservée au Musée de l’Air national  (voir image ci-dessous).

Mermoz au stade « Centenario » pendant la rencontre entre les clubs Peñarol de Montevideo et Independiente de  Buenos Aires (archive du Musée aéronautique).

« Arc-en-Ciel » dessiné par P. Carve sur une serviette de table, le jour de l’arrivée à Pando. Signatures de Mermoz dans le coin inférieur droit et de Couzinet, en haut à droite (archive du Musée aéronautique).

Le vendredi 27 janvier à 8h18, l’« Arc en Ciel » décolle pour survoler une dernière fois Montevideo avant de retraverser le fleuve vers Buenos-Aires. Pour   précision :   les   principaux  protagonistes  de   cet épisode  son  jeunes :  René  Couzinet  a  28  ans  et  Jean Mermoz, 32. Ce voyage à Montevideo, aussi bref soit-il, a bien  eu  lieu ;  il  n’est  cependant  mentionné  ni  dans  la biographie  éponyme  écrite  par  Joseph  Kessel,  ni  dans l’« Histoire du développement de l’Arc en Ciel » de Claude Faix, un des grands spécialistes de cet avion. Voilà huit décennies que Mermoz est passé à Montevideo et huit décennies que sa mémoire est encore vivante dans l’imaginaire de l’Uruguay. Cet évènement a bouleversé le pays,    sa    figure    est    d’ailleurs    rappelée    par    les « rioplatenses » (habitants vivant aux abords du Rio de la Plata) à la Villa Biarritz de Montevideo, où s’élève une stèle à sa mémoire. A  Buenos-Aires,  deux   monuments  sont   érigés   à   la mémoire de Mermoz :

  • une statue ailée portant l’inscription « A Jean Mermoz et ses compagnons », devant le tarmac de l’Aéroport de la ville de Buenos-Aires,
  • une plaque « Aux Martyrs de l’Air » à l’hôpital français de Buenos Aires comprenant une liste des morts pour la « Línea Franco-Argentina » de 1920 à 1936 (Mermoz y est cité avec l’équipage de la «Croix-du-Sud »).

Cette liste ne serait pas complète sans le lycée Franco- Argentin Jean Mermoz, également situé à Buenos-Aires, qui symbolise l’excellence éducative.

Au Chili, à Curicó (190 kms au sud de Santiago), un lycée porte également son nom.

Au Brésil, un orchestre et plusieurs écoles de Rio, Sao Paulo et Natal rappellent Jean Mermoz à toute l’Amérique du Sud.

Sources consultées

  •  Journaux à Montevideo janvier 1933: « El Día”, “El País”, “La Tribuna Popular”,”El Diario”.
  • Magazine “Mundo Uruguayo”, Año XV, Nº  734, 2 de febrero 1933.
  • Mermoz”, Joseph Kessel, 1938 (version en espagnol, Libros del Zorzal, 2008).
  • “Mermoz”,  Revue  Icare,  Numéro  double  48/49,  Hiver  68  – Printemps 69.
  • “L’Atlantique  Sud:  de  la  l’Aéropostale  à  Concorde”,  J.  G. Fleury, Editions Denoël, 1980 .
  • “Recordando a Mermoz”, César A. Adami Villar, Aeronoticias Nº 1, pp. 11-12, 1987; Aeronoticias Nº 2, pp. 12-13, 1988.
  • “Mermoz, 53 años después”, Aeronoticias Nº 7, pp. 6-8, 1990
  • « Jean     Mermoz »,    Chroniques     de     l’histoire,     Editions chroniques, 1997.
  • “Jean Mermoz en el Uruguay”, Juan Maruri, Gaceta de la Aviación, Nº 27, setiembre de 2001, pp. 35-43.
  • “Jean Mermoz (1901-1936)”, Phillippe Ballarini, Aérostories, 2001 (www.aerostories.org).
  • “Jean Mermoz: L’Archange”, Jacques le Groignec, Nouvelles Éditions Latines, 2002.
  • “1927,  un  projet  fantastique:  Etablir  une  ligne  régulière traversant  l’océan  Atlantique  avec  des  avions  terrestres!”, Claude   Faix,   2004,   en   Dossiers   Gerard Hartmann.(http://www.hydroretro.net/etudegh/index.php)
  • http://chezpeps.free.fr/henri/html/mermoz.htm  :  Site  français sur Jean Mermoz très complet et mis à jour avec des liens vers des articles et des publications (y compris une partie de ses mémoires « Mes vols» et des notes sur sa relation avec Larre- Borges).
  • «Jean Mermoz y el Couzinet 70 « Arc-en-ciel » en Montevideo»,  Gustavo  V.  Necco  Carlomagno,  Gaceta  de  la Aviación, Nº 39, décembre 2013, pp.19-28.

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